Quand je serai grande…

Emilie Turcat
5 min readMay 14, 2021

Enfant, je pensais qu’une fois adulte, j’aurais le temps d’exercer deux professions à temps plein.

Quand on me demandait ce que voulais faire lorsque je serais grande, je répondais « fleuriste et infirmière », ou encore « enseignante et top model ». J’avais 7 ans et ces mots sonnaient bien à mon oreille. C’était les années 80. Mon père travaillait à l’usine et ma mère était femme au foyer.

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Les adultes que je connaissais semblaient avoir choisi leur travail ni par goût, ni par intérêt, mais plutôt par opportunité : on allait là où se trouvait le travail, et on n’avait pas vraiment le droit de faire le difficile, bien au contraire. Il fallait être reconnaissant d’avoir un revenu stable dans une économie où le taux de chômage avoisinait les deux chiffres.

Au journal de 20H, les mines graves des experts qui discutaient de « population active » ou de « chômage de longue durée » me poussaient à croire que le monde du travail était un environnement hautement compétitif qui laissait peu de place à la prise de risque ou à l’excentricité.

« -Maman, quand je serai grande, je serai artiste ! »

« -Arrête de rêver, ma fille. »

Frustration, endettement et aliénation à perpétuité

Dans ces conditions-là, comment peut-on avoir envie de grandir ? Est-ce que c’était vraiment ça, la vie d’adulte ? Ce système qui avait été créé par les hommes, pour les hommes, ne faisait aucune sens.

Non, merci. Très peu pour moi.

C’est à ce moment-là que j’ai décidé que le travail ne serait jamais une fin en soi.

J’avais compris, à tort, que ce choix d’un métier déterminerait une grosse part de mon identité d’adulte, et ainsi mon statut social. Je pensais qu’une fois son métier déterminé, on ne pouvait plus en changer.

Cette pensée dans mon cerveau de petite fille sensible coïncide avec le début de mon anxiété chronique vis-à-vis de tout ce qui touche de près ou de loin au monde du travail.

J’avais compris que vivre, c’était difficile et que j’allais en baver.

En haut de la liste des pires choses qui pouvaient arriver à une personne, se trouvait « être au chômage ». Pour moi, c’était la honte ! J’entendais parfois des personnes parler de leur enfant adulte, qui avait passé 5 ans à l’université et qui ne trouvait pas d’emploi dans son domaine.

«-Jean-François n’a pas encore quitté la maison, à 25 ans. Ça va faire deux ans qu’il a fini sa maîtrise de droit. (Visage angoissé de la mère qui parle de son rejeton.)

- Mais comment il va faire, pour sa retraite ? (Réponse de son interlocutrice, l’air effaré.)»

Sachant qu’il fallait cumuler 45 ans de cotisations pour profiter de sa retraite…Pauvre Jean-François. Il fallait se rendre à l’évidence. Il s’était peut-être trompé de carrière.

Comment choisir ?

Lorsqu’on est intéressé par tout mais qu’on a de talent particulier pour rien, comment choisir ? Assurément, la stratégie la plus raisonnable me semblait être le rapport entre le temps investi et l’employabilité. Une sorte de rapport qualité/prix.

Il faut dire que j’étais une enfant perpétuellement pressée. Les choses n’allaient jamais assez vite à mon goût. À l’école, je comprenais toujours tout du premier coup, et j’avais du mal à envisager que ce n’était pas le cas pour tout le monde.

J’étais pressée d’en finir avec tout ça : l’école, l’enfance, l’adolescence… J’avais hâte que ma vie débute enfin. J’avais soif d’indépendance et de liberté. Pour voler de mes propres ailes, je devais être autonome financièrement, donc éviter le chômage.

Le temps est une denrée précieuse. Le dépenser inutilement à obtenir un diplôme non adapté au marché de l’emploi me semblait être la plus mauvaise des stratégies. Au moment de choisir des études supérieures, j’optais alors pour une filière professionnelle, courte et polyvalente.

Ainsi, à 21 ans, diplôme en poche, je commençais enfin ma vie d’adulte, avec beaucoup d’appréhension, mais une réelle volonté d’apprendre.

Avance rapide : de nos jours

20 ans plus tard, j’en suis à l’heure du bilan. J’ai quitté la France en 2001 pour vivre la plupart de ma vie d’adulte à l’étranger, cumulant de l’expérience dans un quinzaine d’entreprises et dans plusieurs secteurs d’activités.

Certes, j’ai toujours pu travailler dans de bonnes conditions. Si on se base sur le rapport qualité/prix, j’ai atteint mon objectif. J’ai aussi repris 2 fois mes études, sautant du coq à l’âne. Au milieu de tout ça, j’ai pu fonder une famille et prendre le temps de m’occuper de mes enfants.

Malgré cela, je considère que je n’ai à mon actif aucun succès particulier professionnellement, à part celui de réussir des entretiens d’embauche.

« -Et toi Émilie, tu fais quoi, comme travail ? »

« -Moi ? (Je rougis, je regarde mes pieds, je hausse les épaules.) Rien d’intéressant. Je travaille dans l’industrie. »

Pourtant, je sais bien qu’il n’y a aucune honte à travailler dans l’industrie, bien au contraire. Malgré tout, je ne me sens pas à ma place.

Les racines de l’insatisfaction

Cette insatisfaction perpétuelle me vient de cette croyance, développée dans l’enfance, que travailler représente une prison sans aucune échappatoire.

En cherchant en priorité à travailler, j’en ai totalement oublié la notion de plaisir. Malgré toute ma volonté à éviter le carcan du métro-boulot-dodo, je me suis créé d’autres contraintes. Je suis indépendante, mais loin d’être libre.

J’ai du mal à l’admettre, mais je me suis trompé. Ce que j’ai fait, toutes ces années, à cumuler les emplois dans lesquels j’étais efficace, mais dans lesquels je ne tirais aucune satisfaction personnelle, c’était de l’évitement. J’évitais les efforts. J’évitais l’inconfort. J’évitais aussi la vulnérabilité de me montrer telle que je suis.

La peur de l’échec

J’ai basé mes choix sur la peur de ne pas être à la hauteur.

La peur de l’échec est une peur puissante qui empêche un individu d’avancer sur son propre chemin. Cette peur nous pousse à choisir des objectifs qui ne sont pas alignés à 100% avec nos valeurs ou nos désirs. Elle nous fait faire des compromis sur la qualité de ce que nous cherchons et nous donne l’illusion que nous faisons de notre mieux.

Mais c’est faux.

Les temps ont changé. Les conditions de travail ont évolué. Les schémas classiques de l’entreprise et de la hiérarchie sont désuets. Les attentes des jeunes qui entrent de nos jours sur le marché du travail ont désormais une dimension humaine. Ils souhaitent être appréciés et prendre du plaisir dans leur activité professionnelle.

Ils ont l’audace et le courage d’exiger ce qu’ils veulent, au lieu de se cacher dans un coin en attendant que ça passe.

Je veux participer à ce changement de paradigme, et en finir avec ces croyances. C’est ce qui m’attire aujourd’hui sur Medium : je vais assumer mon ambition de créer quelque chose qui me rendra fière, enfin.

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Emilie Turcat

Voyager, apprendre et relever des défis. Voilà 3 de mes choses préférées.